Vous êtes ici

Mixité de genre. Comment bien composer un groupe pour favoriser l’innovation ?

Mixité de genre. Comment bien composer un groupe pour favoriser l’innovation
Publié le
25 Mars 2019

La mixité de genre peut avoir un impact positif sur l’émission d’idées créatives dans un groupe, en particulier d’idées divergentes, qui peuvent favoriser la détection d’une innovation future. Encore faut-il que ces idées soient reconnues par les participant(e)s et les organisations ! Une recherche récente questionne les effets de la composition d’un groupe en termes de genre sur la performance créative.

Cette étude a été conduite par Séverine Le Loarne-Lemaire, enseignante-chercheure à Grenoble Ecole de Management, spécialiste de l’entrepreneuriat féminin et titulaire de la Chaire FERE (Femmes et Renouveau Economique), avec Guy Parmentier, professeur associé et directeur du département Innovation à l’IAE de l’Université Grenoble Alpes. Entretien.

Votre recherche conjointe se fonde sur deux études expérimentales, respectivement menées auprès de 99 professionnels et de 463 étudiants. Quel est votre principal constat à l’usage des entreprises ?

L’entreprise et le monde du consulting considèrent que la diversité hommes-femmes dans un groupe est positive car, plus il y a de diversité, plus il y a d’idées nouvelles. Ceci n’est pas nécessairement le cas, surtout lorsque le groupe est bien « mixé ». Certes, il y a peut-être émission d’idées novatrices, mais la sélection de ces idées par le groupe mixte, et leur récupération par l’entreprise, ne retiendra pas forcément les propositions formulées par les femmes. 

Justement, votre étude examine l’effet du genre des évaluateurs sur l’évaluation des idées. Qu’en est-il ?

L’étude, en particulier celle réalisée par Guy Parmentier, co-auteur de l’article, montre qu’un homme n’évaluera pas les idées de la même manière qu’une femme. Ce n’est pas nécessairement de la discrimination consciente mais il s’avère que les femmes évalueraient les idées de manière plus sévère, plus « pointilleuse » que les hommes.

Il est donc nécessaire de prendre conscience de l’impact de la subjectivité de l’évaluateur et de bien communiquer sur ce point. Ensuite, il nous faut aller plus loin dans nos recherches – ce que nous sommes en train de faire d’ailleurs – pour savoir quelle démarche, quelle méthode peut « lisser » cette différence, et s’il est aussi bon que cela de la gommer.

Vous notez également que les hommes et les femmes évaluent différemment leurs propres idées créatives…

L’évaluation des idées créatives par ceux qui les émettent (hommes ou femmes) est mesurée à deux égards. D’une part, nos résultats montrent que les idées émises par des femmes dans les petits groupes, et surtout dans les groupes mixtes, sont très rarement sélectionnées. Une interprétation de ces résultats peut résider dans le fait que les femmes ne défendent pas très bien leurs idées créatives, et indirectement, évaluent mieux les idées des autres que leurs propres idées. D’autre part, oui, les femmes donnent une moins bonne évaluation à leurs propres idées que les hommes alors qu’une évaluation d’experts, à l’aveugle, ne permet pas de distinguer si les idées émises par les femmes sont moins bonnes ou meilleures, que celles émises par des hommes.

Pour quelles raisons existe-t-il une telle disparité hommes-femmes dans l’évaluation des idées créatives, selon vous ?

L’une des raisons possibles de ce double constat serait liée à l’éducation des femmes – souvent jugées dans leur scolarité comme étant plus impliquées, plus « dociles et respectueuses des règles, des énoncés » que leurs homologues masculins. Une autre explication réside dans la confiance en soi des femmes : bon nombre de recherches (et pas uniquement les nôtres) montrent que les femmes expriment une moindre confiance en elles pour atteindre un objectif que les hommes (en anglais, on parle de self-efficacy).

Comment contourner ce biais ?

Il est important d’intégrer la dimension de « confiance en soi » dans l’éducation des jeunes filles, et ce, depuis le plus jeune âge. Dans un précédent article au titre un peu provocateur, nous évoquons l’idée d’une éducation « spéciale filles ». Sans pour autant aller aussi loin : oui, la solution pour contrer le regard sévère que les femmes ont souvent envers leurs propres résultats – au moins dans le monde économique – est une plus grande mixité dans l’enseignement initial. (Les recherches en sciences de l’éducation montrent en effet que l’on a souvent des institutrices femmes qui portent un jugement inconscient sur les travaux des jeunes garçons et des jeunes filles.) L’idée aussi est de mettre en place un accompagnement spécifique des jeunes filles, qui favorise leur confiance en elles, dès l’adolescence. D’autres recherches que nous menons montrent que ce manque de confiance en soi est déjà présent dès l’âge de 13 ans !

Quelles sont vos principales préconisations pour bien composer un groupe dans le but de favoriser l’innovation ?

La mixité de genre peut avoir un impact positif sur l’émission d’idées créatives, en particulier d’idées divergentes, qui peuvent favoriser la détection d’une innovation future. Mais ces idées ne seront pas nécessairement sélectionnées. Dans ce cas, le potentiel d’innovation ne sera alors jamais mis en œuvre, pire il sera « tué dans l’œuf ». Nous préconisons déjà que les organisateurs des processus créatifs (comme les workshops stratégiques ou les séances de brainstorming/créativité) soient conscients de l’existence de ce biais.

Les femmes évaluent les idées créatives (en particulier les leurs) de manière plus sévère que les hommes : nous préconisons donc des accompagnements spécifiques (au préalable à tout workshop stratégique ou séance de brainstorming) des évaluateurs des idées créatives sur ce point. Si dans un premier test, on se rend compte que la différence d’évaluation persiste, il conviendra de pondérer les notes données par des femmes et celles données par des hommes pour une évaluation arithmétique plus « juste » de l’idée créative.