La France, championne de l’optimisme individuel et de la morosité collective

L’enquête Duke University – Grenoble Ecole de Management – Tilburg University a compilé plus de 1000 réponses d’entreprises, de toutes tailles et tous secteurs d’activités confondus. Philippe Dupuy, professeur associé à Grenoble Ecole de Management, nous livre son analyse.


« L’optimisme des DAF se stabilise à un niveau compatible avec un développement économique faible, mais positif », est l’enseignement du baromètre en ce début d’année. Quels sont les principaux facteurs de confiance ?

« Au plan mondial, c’est d’abord l’extraordinaire gisement de liquidité financière assuré par les banques centrales qui donnent accès à un crédit relativement abondant aux entreprises. Et les dernières déclarations de Mario Draghi, patron de la BCE vont, à nouveau, dans le sens d’une poursuite de ces conditions favorables. Attention néanmoins que ces liquidités ne se reportent pas entièrement sur les marchés financiers. Deuxième facteur : la faiblesse de la reprise. Depuis quelques années, celle-ci montre que ce cycle économique est plutôt peu marqué par rapport aux précédents, ce qui devrait se traduire par un risque de contraction lui aussi plus modéré. »

Pourquoi le niveau de confiance en France (48.1) reste bien en deçà des indicateurs de perception européens et mondiaux ? Pouvez-vous évoquer notamment la question de la disparité des chiffres d’affaires attendus en France (+ 7.O %) et dans le monde (+ 5.0 %).

« Dans ce contexte, les entreprises européennes établissent des prévisions de croissance du chiffre d’affaires d’environ + 5,1 % pour l’année 2016, notamment entraînées par les entreprises… françaises, qui prévoient une hausse de + 7 % environ ! Et c’est là tout le paradoxe des résultats que nous observons pour la France : les responsables financiers sont optimistes lorsqu’il s’agit de leur entreprise (61,3) mais pessimistes pour l’économie du pays dans son ensemble ! Et si un écart de quelques points peut être observé entre les deux valeurs dans de nombreuses régions du monde, il n’atteint pas, comme c’est le cas en France, près de 14 points. La France est bien la championne de l’optimisme individuel et de la morosité collective ! »

La compétitivité en Europe et aux Etats-Unis semble ralentie par le vieillissement de l’outil de production industriel. Pouvez-vous préciser la spécificité française.

« Les quelque 10 années qui viennent de passer entre crise profonde, puis croissance molle, ont laissé l’outil de production vieillissant. Ce qui freine probablement la compétitivité française. Ainsi, pour 40 % des DAF français, l’outil de production au sein de leur entreprise est plus âgé qu’il y a 5 ans. Et ils sont très peu nombreux à nous signaler des investissements significatifs récents, qui auraient fait baisser l’âge moyen de leurs machines-outils. Ces chiffres sont en ligne avec ce que nous observons en Europe et aux Etats-Unis. Ce vieillissement est naturellement perçu comme un facteur de baisse de la productivité partout dans le monde. Mais le constat ressort de manière plus claire en France, où 66 % des répondants à l’enquête avancent ce vieillissement contre seulement 54 % aux Etats-Unis et 56 % en Europe. »

62 % des responsables financiers en Europe considèrent la crise des migrants est plus difficile à gérer que la crise de la dette. Pour quelles raisons ? Le rapport coûts/opportunités démographique est-il l’indicateur-clé à prendre en considération ?

« En effet, si les réponses à apporter au surendettement que ce soit des particuliers ou des Etats, sont désormais bien connues, celles à donner à un exode massif le sont beaucoup moins. Et puis, il est vrai que ces deux crises ne pourraient n’en faire plus qu’une, notamment en Grèce, ou l’Etat qui lutte déjà quasi quotidiennement pour rembourser au mieux sa dette abyssale, doit désormais trouver des ressources pour accueillir ces populations migrantes. D’ailleurs, un accord – gestion de la crise des migrants contre annulation d’une partie de la dette – n’est probablement plus tout à fait à exclure dans les mois qui viennent. Enfin, il est intéressant de voir que dans certains pays, comme l’Allemagne, ce flux migratoire peut être perçu comme une chance de résoudre le vieillissement des populations. C’est moins le cas en France qui conserve un des taux de natalité les plus élevés d’Europe. »

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Philippe Dupuy

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